Je m’installais pour le petit-déjeuner au café d’André comme chaque matin de 7h30 à 9h30, du lundi au vendredi, avec un sandwich au beurre et un bon café. Le tout mélangé aux odeurs matinales du tabac humide de la veille et du chiotte parfumé, la pièce transpirait d’une odeur d’hospice. Le nez plongé dans l’orifice de ma tasse dire de respirer un peu, j’aimais à m’imaginer l’atmosphère que pourrait avoir ce bistro dans d’autres lieux, avec d’autres gens. Y’avait-il de nombreux endroits comme celui-ci fourvoyant l’homme de la notion du temps ? J’étais comme anesthésié, mon esprit somatisait et quadrillait le temps d’une multitude de choses qui, sans cesse, se répétaient inlassablement, se renouvelaient sans se distinguer les unes aux autres et appauvrissaient un peu plus chacun de mes lendemains. Je consommais, à cette époque, abusivement de ma dérive cérébrale comme étant le seul remède efficace contre ma déloyale lâcheté d’aller en d‘autres lieux. Mon corps était comme conditionné, réglé à reproduire les rituels du lever, assis, debout, marcher, boire, pisser… Tout n’était plus qu’automatisme.
Ma table était celle là-bas prés de la fenêtre du fond, installée face à la porte d’entrée. De cet endroit, l’angle de vue sur les entrées et sorties des clients habitués était parfait. Sur ma droite, une petite fenêtre haute de cinquante centimètres me laissait entrevoir les scènes rares de la digue menant jusqu’au petit port. Cet endroit est encore empreint des personnes que je pouvais observer. Celui-ci était un étranger ! J’aurais voulu lui dire “ il est bon d’être délivré de son sarcophage. N’est-ce pas qu’il doit être bon de sortir, sortir, oui ce doit être cela ? ”. Je m’amusais, en contrôlant sur ma montre, avec quelle exactitude, chacun des villageois entrait et sortait selon leurs habitudes macabres. Aucun d’eux n’auraient manqué pour rien au monde le rendez-vous des zombies. En ce temps-là, ma vie n’était pas l’exemple par excellence. Je travaillais dans le bâtiment comme maçon intérimaire. Une malheureuse chute de deux étages m’a pulvérisé le genou gauche m’obligeant à arrêter définitivement mon boulot. L’année qui suivit a été de la passée à m’initier à de nouveaux corps de métiers. Aussi laborieux les uns que les autres, j’ai fini par déserter les lieux de combat en me convainquant de mon inutilité dans cette putain de société. Vivant de nouveau et par obligation financière chez ma mère, les années ont passé à ne pas savoir quoi faire de mon temps. Plongé dans le train-train de mes habitudes, je m’obligeais à me lever pour manger, et me couché par nécessité.
Mmmamaan se satisfaisait d’avoir une compagnie et ne voyait aucun intérêt à voir les choses changer pour elle. Elle s’efforçait à ne jamais contredire l’un de mes choix et se contentait de me rassurer en me disant “Tu es jeune, mon chéri, avec devant toi tout le temps pour construire autre chose, alors prends le temps qu’il te faudra, mais fais-le bien.” Avec l’égoïsme consistant de ses dires, je digérais chacun de ces mots comme un mets avarié. Sur de tels encouragements, je ne pouvais que croître en l’avantage de ma paresse. Je perdais tout espoir d’un retour de volonté. Je m’étais ainsi construit une vie sans contrainte et sans obligation, et surtout je me protégeais de tout éventuel changement.
Depuis la mort de ma mère, l’héritage qui m’avait été donné me suffisait amplement. Je n’étais pas riche, mais j’avais une télé avec sa commande à distance et je faisais mon Loto lors des grosses cagnottes. J’aimais imaginer être l’heureux chanceux, je fabulais sur ce que l’argent aurait pu améliorer en mon tracé de vie. Devenir la main heureuse de mon entourage, avoir une belle voiture, une belle maison. Je m’imaginais entouré d’amis,… Trop proche sans doute pour être sincèrement des amis, mais je me sentais hors d’atteinte de cette solitude, car c’est bien elle qui me bouffe le plus. Je propulsais alors mon imaginaire sur le comment fructifier ma richesse. J’allais pouvoir être enfin généreux sans devoir calculer. J’allais pouvoir construire l’image d’un personnage à ma convenance et j’allais surtout être en mesure de revendiquer ma présence, “eh, oh, j’existe !”.
Un petit sourire malicieux sur le coin de la bouche, me voici riche… Tout semblait si simple ! Trop sans doute, car à cette face réjouie, succédait une peur incroyable. Non pas de ne pas savoir que faire d’une telle abondance, mais de ce que tout cela allait impliquer de changements en ma vie et en ma façon d’être. Bien évidemment, un peu de ce fric aurait pu être d’une grande utilité, mais voilà, les choses, en mon fond intérieur ne m’étaient pas perçues de la même façon.
Je savais qu’il me fallait trouver autrement l’équilibre de ma vie. Je ne savais pas encore comment atteindre cet objectif, mais je m’étais déjà lié la conviction qu’un événement viendrait multiplier mes chances de comprendre. En ce temps-là déjà, je croyais en une autre valeur. Cette projection d’homme riche n’était, à vrai dire, qu’une simple mise en scène, un jeu de rôle avec lequel j’aimais mesurer l’ampleur de ma créativité.
Il me fallait adopter l’esprit du grand gagnant pour favoriser mon imagination et goûter ainsi aux joies de la richesse sans pour autant risquer celles qui me représentaient. Je me savais suffisamment intelligent pour atteindre le confort matériel, mais cela ne m’interpellait pas. Il m’est même arrivé de marcher du pied gauche dans de la merde de chien ou d’avoir tapé la joue ou se trouvait le cil magique. La chance m’était souriante ! Alors que certains seraient empressé avec de tels signes du hasard pour investir la totalité de leur salaire dans les jeux, moi, je remettais instinctivement le vœu dans la roue universelle des nécessiteux. Ainsi, je me savais soulagé d’une part de mes responsabilités de l’existence de ces plaintifs, de ces faux malheureux. Une vie sans peur, sans peine, sans pauvreté et sans échec, quelle fadasse existence. Un peu comme devant être contraint de manger dans un excellent restaurant avec le nez bouché. Je prendrai donc toute la carte qui m’est présentée, et rajoutez-moi un peu de ceci et de cela que ma vie ne devienne surtout pas ennuyeuse, quitte à devoir vivre avec le risque, je souhaite la comprendre. Quitte à la vivre dans la douleur, je veux la sentir et la voir !
Un petit sourire malicieux sur le coin de la bouche, me voici riche… Tout semblait si simple ! Trop sans doute, car à cette face réjouie, succédait une peur incroyable. Non pas de ne pas savoir que faire d’une telle abondance, mais de ce que tout cela allait impliquer de changements en ma vie et en ma façon d’être. Bien évidemment, un peu de ce fric aurait pu être d’une grande utilité, mais voilà, les choses, en mon fond intérieur ne m’étaient pas perçues de la même façon.
Je savais qu’il me fallait trouver autrement l’équilibre de ma vie. Je ne savais pas encore comment atteindre cet objectif, mais je m’étais déjà lié la conviction qu’un événement viendrait multiplier mes chances de comprendre. En ce temps-là déjà, je croyais en une autre valeur. Cette projection d’homme riche n’était, à vrai dire, qu’une simple mise en scène, un jeu de rôle avec lequel j’aimais mesurer l’ampleur de ma créativité.
Il me fallait adopter l’esprit du grand gagnant pour favoriser mon imagination et goûter ainsi aux joies de la richesse sans pour autant risquer celles qui me représentaient. Je me savais suffisamment intelligent pour atteindre le confort matériel, mais cela ne m’interpellait pas. Il m’est même arrivé de marcher du pied gauche dans de la merde de chien ou d’avoir tapé la joue ou se trouvait le cil magique. La chance m’était souriante ! Alors que certains seraient empressé avec de tels signes du hasard pour investir la totalité de leur salaire dans les jeux, moi, je remettais instinctivement le vœu dans la roue universelle des nécessiteux. Ainsi, je me savais soulagé d’une part de mes responsabilités de l’existence de ces plaintifs, de ces faux malheureux. Une vie sans peur, sans peine, sans pauvreté et sans échec, quelle fadasse existence. Un peu comme devant être contraint de manger dans un excellent restaurant avec le nez bouché. Je prendrai donc toute la carte qui m’est présentée, et rajoutez-moi un peu de ceci et de cela que ma vie ne devienne surtout pas ennuyeuse, quitte à devoir vivre avec le risque, je souhaite la comprendre. Quitte à la vivre dans la douleur, je veux la sentir et la voir !
Je n’étais pas à plaindre alors pourquoi aurais-je dû réclamer meilleur lendemain quand d’autres rêvaient d’une vie qui aurait pu ressembler à la mienne ! Je me plaisais simplement à jongler ainsi, d’une vie à une autre sans pour autant entrer dans la précipitation à la voir changer. Avant de construire le temple rêvé, il me fallait mettre à l’épreuve la qualité de mes connaissances. Mais voilà, ces mots se limitaient au temple de mes pensées. Quant aux actes, ils réclamaient l’étincelle suffisante pouvant libérer le mouvement contre ce raz-de-marée de conscience tourmentée.
